Art Project: Jean-Marc Chapoulie

Art Project

 

“FOLK FILM ARCHIVE WEB”

Jean-Marc Chapoulie

Résumé:

Folk Film Archive Web est une entreprise de collectage de films pour créer une Cinémathèque 2.0. Ce fond d’archive une fois disponible sur internet sera livré à la recherche scientifique, l’examen anthropologique, l’analyse cinématographique, et l’étude culturel et politique.

FFAW n’est pas simplement une collecte de donnés de la culture populaire comme le fit en Angleterre l’anthropologue Tom Harrisson en 1937 (Mass Observation) ou plus proche de nous – une proximité aussi dans le titre avec son œuvre Folk Archive – l’artiste Jeremy Deller qui a voulu rassembler tous les objets et les images qui représentaient à ses yeux une version non-officielle de la Grande Bretagne. FFAW est une extension de ces démarches conjuguées dans le domaine des nouveaux médias, et nous allons développer ce même regard d’observation  scientifique et artistique mais en le posant sur des films. Le cinéma a toujours en effet été lui même un enjeu d’observation depuis son invention, Étienne-Jules Marey utilisant cet outil dans cette visée : observer le monde pour mieux le comprendre.

“J’ai eu me sentiment que le cinéma était, parmi les arts, celui qui accompagnait réellement l’entrée dans le contemporain, et au fond quelque chose comme mon entrée retardée dans le siècle.” Alain Badiou, Cinéma, Paris: ed. Nova édition, 2012.

”Ce qui est impossible, ce n’est pas le voisinage des choses, c’est le site lui-même où elles pourraient voisiner.” Michel Foucault, Les choses et les mots, Paris: ed. Gallimard, 1966.

Depuis son invention, le cinématographe s’est révélé comme un art qui vampirise son temps, les personnes, les coutumes et les rituels, mais aussi les autres arts (photographie, théâtre, peinture…), ce qui en fait un art social et politique par excellence, on pourrait dire le meilleur marqueur d’une civilisation.

Le cinématographe est une pratique naïve à ses débuts. Les opérateurs Lumière et Edison font des films en même temps qu’ils apprennent à en faire, ils définissent pleinement un statut d’amateur. Qualification aujourd’hui assez négative mais qui dans les années 20 permettait aussi de décrire les premières expérimentations artistiques. Au-delà de l’industrie cinématographique qui rapidement prend les devants de la scène, une multitude de pratiques apparaissent au vingtième siècle. Un film peut être un film amateur, de série B, il peut être produit par une webcam par hasard, un caméscope le dimanche, il se noie dans l’infinité d’Internet, réapparait en sexe tape, se projette dans une réunion de vente, mute en document sociologique ou historique, finit à la télé à minuit, ressuscite sur la cimaise d’un musée.

Des figures folkloriques au Folk Film Archive Web

Dans cette multiplicité, la perception que l’on a d’un film rappelle celle d’un anthropologue ou d’un ethnologue qui observe des pratiques actuelles vécues au présent afin d’y déceler des signes d’une culture du passé. Ne sommes nous pas devant un film Lumière, bien installés dans nos fauteuils, en train d’observer des usages quotidiens, des pratiques scientifiques, à étudier des rituels ou des système de croyance ?

Dans cette position de voyeur, je poserai mon regard sur une figure – au sens de motif – de la culture populaire : le folklore. Depuis les premières recherche de l’Académie celtique en 1804, chargée de recueillir les traditions, coutumes, suivie par l’introduction du terme par l’anglais William Thoms en 1846, le folklore (de Folk, peuple, et lore, savoir) n’a eu de cesse de constituer une alternative à un pouvoir central, en étant lié à la définition d’identités locales.

À partir du fond d’archives Lumière, la première étape de cette recherche sera donc de discerner et de nommer des figures folks. J’entends la notion de folk non pas comme un art qui serait le produit spontané, l’art du peuple suivant la conception romantique. Mais comme une création continue et qui n’est pas interrompu aujourd’hui. Folk Film Archive Web témoigne d’un refus des hiérarchies normatives en histoire de l’art, ouvrant son territoire de cueillette à la culture populaire et folklorique, dans l’imagerie publicitaire, documentaire, amateur. Lorsqu’on cherche à comprendre la naissance et le devenir des œuvres dans l’histoire de l’art entendue comme histoire des images, il doit s’ouvrir quelque chose qui n’est pas – ou pas encore – artistique. C’est sur cette hypothèse de recherche qu’il nous a semblés indispensable de réagencer les chaînes de films qui constituent l’histoire du cinéma. Une chaîne de films dont chaque maillon est une figure folklorique.

Du vélo voltigeur des frères Lumières aux films de BMX postés sur le web

FFFW est une généalogie, une suite de films disparates qui établissent une filiation.  Par exemple, en se tournant vers les pratiques locales, en observant des gestes effectués à l’intérieur de leur propre culture,  la figure du voltigeur à vélo est devenu la première figure Folk d’une recherche généalogique. Le film des frères Lumières, n°17, tourné dés 1896, montre un cycliste dans une rue de Lyon, faire de la voltige avec son vélo. Elle amorce sans le savoir, une chaine, une communauté de formes particulières, des migrations et des relocalisations de savoirs créant des sens communs populaires. L’exercice périlleux sur un vélo du cycliste filmé par Lumière est passé par une performance filmée à New York par Edison, à un sport  de résidence pavillonnaire Californienne dans les années 70 (BMX), ou par un film de Jean Rouch Moi un noir, à une danse Africaine en vélo sur Face Book, à une pratique presque équestre dans un film de fiction (RAD), à un sport de ballon en vélo (Radball) et enfin aujourd’hui à une figure emprunté à la moto dite burn out,  sur Youtube.

Le film des Lumière tourné en 1895 est antérieur au film d’Edison de 1899 où l’on retrouve cette figure du vélo. On sait par le décor, la rue des usines Lumière, que l’action fut sûrement improvisée, une image volée peut-être, un ouvrier qui montre ses tours de vélo avant de rentrer chez lui. La notice du catalogue nous apprend que le cycliste s’appelle Francis Doublier. Google nous apprend aujourd’hui que cet homme était un projectionniste Lumière émérite après avoir été longtemps apprenti dans l’atelier de mécanique de l’usine.  Cette vue est donc assez proche de ce qu’on appelle aujourd’hui un film de famille. Les Lumière ont considéré les quatre Doublier un peu comme leurs enfants. On est saisis par la vie qui se dégage de cette vue. Les opérateurs Lumière ont cette unité stylistique anonyme et tacite. Il s’agit de la révélation de la mobilité du monde à peine mise en scène, c’est-à-dire simplement cadrée. Cette vue n° 17 montre une pratique qui n’est pas encore un art ou un sport, la voltige à bicyclette est au mieux un hobby, une disposition innée pour le vélo.

Le film d’Edison est d’un style différent et d’une tout autre finalité. Nous assistons à un spectacle filmé, à une attraction devant un fond peint et qui enchaine rapidement devant nos yeux, des figures de voltige comme une succession de tableaux. L’exercice est maitrisé, bien rodé. Ce film perpétue, avec cette vue, l’esprit des attractions foraines et du théâtre populaire que le cinéma, précisément, menaçait de remplacer. Ces fantaisies filmées sont tournées nostalgiquement vers leur propre passé dont elles entreprennent de conserver l’archive et d’inventer la fable : fakir, jongleur, voltigeur à vélo.

C’est entre ces deux mouvements que la figure du vélo voltige tangue : le document d’un côté, et la fable ou la légende de l’autre. C’est dans ces deux mouvements que le cinéma a aussi évolué : le documentaire et la fiction.

Le BMX est une légende qui nait en 1968 en Californie. Les figures de voltige en vélo sont toujours celles pratiquées par Francis Doublier (de nouvelles figures sont aussi créées et désormais répertoriées) mais l’influence du moto-cross et du gazon comme terrain de jeu autour des pavillons sont les deux nouvelles composantes de cette pratique. Le BMX est une figure Folk qui permet aux jeunes amateurs, à moindres frais et près de chez eux, de faire de la moto avec un vélo.

Avec le film de Jean Rouch Moi un noir achevé en 1959, nous assistons à Treichville, loin de l’environnement résidentiel et pavillonnaire à « une danse à vélo ». Nous sommes face à un documentaire, du côté des Lumière, et pourtant ce film est le déclencheur d’un cinéma moderne prolongé par la Nouvelle Vague. Il est peut-être Le film qui a permis l’ouverture de l’obturateur de la critique cinématographique. Il est une « dissolution des genres » qui déchaine « les puissances du faux », c’est-à-dire un effondrement des lignes entre le documentaire et la fiction. Comme l’écrira André S. Labarthe dans son Essai sur le jeune cinéma (1960), Moi un Noir n’est « ni un film de fiction, ni un documentaire, il est l’un et l’autre, mieux : l’un multiplié par l’autre (…) C’est un véritable scaphandre autonome qui nous transporte au cœur de la subjectivité noire (…), sa fonction est d’aller au-delà de l’objectivité du document ».

Que penser alors de ce film réalisé à l’aide d’un téléphone portable d’une autre danse africaine sur vélo, comme si le vélo était à la fois un compagnon de danse, une baguette de chef d’orchestre, ou un instrument de musique, mais silencieux ? Il est évident que se film retrouvé sur Facebook, n’a aucune intention de produire une « belle image », ni même un débat sur la nature de l’image, documentaire ou fiction, sinon peut-être de pousser jusqu’à aujourd’hui la fusion des genres. N’attend-il pas lui aussi un regard critique contemporain ?

En prélevant des films ici et là, dans différentes strates du passé, l’image est décontextualisée, abandonnée où les rencontres réglées par le jeu des intervalles viennent éveiller des significations transversales. Attention, en appliquant à tous ces films glanés sur la toile, les grilles de lecture de l’Histoire de l’art, il ne s’agit surtout pas de leur trouver des vertus qui ne sont peut-être pas les leurs. Je pense, à se stade, que ce geste d’archivage motivé par le regroupement autour de la figure folk va plutôt renforcer le sens de l’archive dans ce qu’elle a de fantôme. C’est plus que le fantôme à vélo dans la machine qui est le sujet mais le fantôme de la machine (de la boite du cinématographe au caméscope HI8), qui produit déjà l’évènement qu’il enregistre.

Un collectage nomade de films pour une cinémathèque 2.0

Le cinéma est très souvent abordé dans une vision de l’altérité. Le cinéma aurait le caractère de ce qui est autre. Il est même appelé à devenir autre, c’est-à-dire à « s’altérer » continuellement, en modifiant ses propres qualités dans un processus infini. Et pourtant, chaque territoire : l’industrie du cinéma, le cinéma amateur, la télévision, Internet, l’art vidéo, etc., envisage sa propre histoire de façon linéaire, de façon parfois « ethnocentrique », en privilégiant son propre groupe social (cinéaste, artiste, amateur, internaute). Attention, je ne dis pas que cette histoire n’a pas intégré les influences des autres domaines artistiques (peinture, littérature, etc.), mais plutôt qu’elle refuse de voir une porosité entre les pratiques d’image en mouvement. Le voisinage entre tous les pratiquants du cinéma est d’ailleurs souvent opposé, parfois hostile. Le filmeur du dimanche avec son caméscope n’a aucune chance d’être chroniqué dans Les Cahiers du Cinéma, de figurer dans la sélection D’un certain regard à Cannes, et de passer sur Arte en prime time. Dans les faits, la réalité est tout autre, le dernier film de Brian de Palma, Redacted, a été tourné avec un caméscope, pour montrer les images de violences de la guerre en Irak du point de vue d’un soldat cinéaste amateur. Donc pour pouvoir passer d’un territoire à un autre, dans le cas présent du cinéma amateur au cinéma industriel, il faut se déplacer. Il y a des lieux mais aussi des chemins. La vie sédentaire ne peut engendrer d’expérience du lieu, il faut que tout ces « quelque part » se retrouvent sur une trajectoire de mouvement. Ainsi mon attitude sera celle d’un chercheur nomade entre ces différents territoires de l’image en mouvement, passant d’une cinémathèque à un musée, d’une cave à une bibliothèque. Mais aussi celle d’un piéton d’Internet qui voyage de site en blog. Le premier exemple qui peut illustrer tous ces déplacements est donc celui du vélo.

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